Chapitre 15
Nul système de justice ne saurait s’exercer équitablement à moins que chacun des participants – magister, procureur, légiste, défenseurs, témoins et autres – n’engage sa vie dans tout litige qui lui est soumis. Tout doit être mis en jeu dans la judicarène. Si un seul élément demeure en dehors du conflit et à l’abri de tout risque personnel, la justice est inévitablement compromise.
Le Code gowachin.
Peu avant le coucher du soleil, une fine pluie se mit à tomber, qui se prolongea jusqu’au début de la nuit puis fut dissipée par le vent des gorges qui nettoyait le ciel de Dosadi, laissant une atmosphère cristalline et des flaques d’eau dans les rues. Même la puanteur issue des garennes était amoindrie et les rares passants qui hantaient les rues de Chu comme des prédateurs se déplaçaient avec une légèreté inhabituelle.
Retournant à son Q.G. dans un transport blindé où n’étaient admis que ses gardes du corps gowachins les plus sûrs, Broey remarqua lui aussi l’exceptionnelle limpidité de l’air. Il songeait aux nouvelles alarmantes qui lui avaient fait quitter précipitamment sa résidence des Monts du Conseil.
Lorsqu’il entra dans la salle de conférence, il vit que Gar était déjà là, le dos à la fenêtre obscure qui donnait sur la paroi orientale du canon. Depuis combien de temps attendait-il ainsi ?
L’Humain ne le salua pas. Cela ne faisait que mettre l’accent sur l’hostilité croissante entre leurs deux espèces. Ils avaient tous les deux pris connaissance du rapport qui contenait l’information la plus troublante : le meurtre d’un agent double humain, dans des circonstances qui semblaient dénoncer Broey lui-même.
Il se dirigea vers l’extrémité de la table de conférence, s’assit à sa place et poussa le bouton qui activait son communicateur. S’adressant à l’écran qu’il était seul à voir, il ordonna :
« Réunissez le Conseil et branchez le réseau pour que nous tenions conférence. »
La réponse arriva sous la forme d’un bourdonnement modulé filtré par les brouilleurs et étouffé par un cône d’isolation. Gar, qui se tenait à l’autre bout de la salle, n’avait aucune possibilité de donner un sens aux bruits issus du communicateur.
Tandis qu’ils attendaient que les membres du Conseil soient branchés sur le réseau de conférence, Broey s’assit devant le communicateur, appela sur l’écran un de ses collaborateurs gowachins et lui parla à voix basse à l’abri du cône d’isolation :
« Procédez à dès contrôles systématiques de tous les Humains en situation de représenter pour nous un danger. Vous appliquerez le plan D. »
Il regarda furtivement Gar. Les lèvres de l’Humain remuaient toutes seules. Il devait être furieux que la présence du cône l’empêche de savoir ce que Broey était en train de faire. Ce dernier s’adressa de nouveau à l’écran :
« Disposez les équipes spéciales aux endroits convenus… c’est cela… »
Gar tourna ostensiblement le dos à cette conversation et se perdit dans la contemplation de la nuit.
« Il n’en est pas question ! » poursuivit Broey à l’intention de l’écran. « Il est nécessaire que tous les conseillers humains participent à la réunion. Je sais… Gar me l’a signalé dans son rapport… Je suis au courant également. Il est probable que d’autres communautés humaines suivront cet exemple et voudront chasser leurs voisins gowachins. Les représailles n’en finiront pas. Oui, c’est ce que j’ai pensé quand j’ai lu son rapport. »
Broey débrancha le brouilleur et le cône d’isolation. Tria venait de s’interposer sur l’écran par un appel prioritaire qui avait coupé la communication avec le service de sécurité. Elle parla rapidement à voix basse. Seuls quelques mots isolés devaient être intelligibles à Gar, toujours tourné vers sa fenêtre. Mais les soupçons de Broey commençaient à se confirmer. Il laissa parler Tria jusqu’au bout puis répondit :
« C’est vrai… il serait logique de supposer que les auteurs du crime ont voulu faire croire qu’un Gowachin a fait le travail afin de… Oui, je vois… Mais tous les incidents qui m’ont été… Vous croyez ? Hum… étant donné les circonstances… »
Il laissa la phrase en suspens, mais ses mots marquaient nettement la séparation entre Humains et Gowachins, même dans les plus hautes sphères de son Conseil Consultatif.
« C’est à moi de prendre mes responsabilités sur ce point, Tria. »
Pendant que Broey parlait, Gar avait pris un siège et était venu s’asseoir à côté de lui près du communicateur. Cela n’empêcha pas Broey, une fois terminée la conversation avec Tria, de rétablir les circuits de protection, de sorte que même en étant assis à côté de lui, Gar était incapable de voir ce qui se passait sur l’écran. Il n’entendait que le bourdonnement du brouilleur, et ce bruit provoquait chez lui un agacement qu’il ne cherchait même pas à dissimuler.
Broey n’avait fait aucun geste pour indiquer s’il approuvait ou non l’initiative de Gar.
« C’est bien ce que j’avais cru comprendre », dit-il en s’adressant à l’écran. « Oui… je donnerai les ordres nécessaires dès que nous aurons terminé ici. Non… C’est entendu. Je pense que c’est préférable. » Il coupa la communication. Le bourdonnement irritant cessa aussitôt.
« Jedrik a l’intention de dresser les Gowachins contre les Humains, et les Humains contre les Gowachins », déclara Gar.
« Si c’est le cas, il a fallu une longue préparation dans le secret. »
La réponse de Broey impliquait plusieurs choses : il pensait qu’une conspiration existait aux plus hauts niveaux, que la situation avait atteint un redoutable développement avant d’être détectée ; que les forces ainsi ébranlées étaient devenues en grande partie incontrôlables.
« Vous pensez que cela va s’aggraver », fit Gar.
« Je l’espère bien. »
Gar le dévisagea pendant un long moment, puis se contenta de répondre :
« Je vois. »
Il était évident que Broey souhaitait une clarification de la situation, qui lui permette d’établir des prévisions nettes de ses principales conséquences. Il était préparé à cela. Dès qu’il saurait de quel côté le vent allait souffler, il mettrait en action ses indéniables capacités pour retirer le plus grand nombre d’avantages possible de la crise qui se préparait. Gar rompit le silence.
« Si nous nous sommes trompés sur les intentions de Jedrik… »
« Les souffrances des innocents nous sont toujours profitables », fit Broey en paraphrasant la première partie d’un dicton que tous les Dosadis connaissent par cœur.
Gar compléta pour lui :
« Mais où sont les innocents ? »
Avant que Broey ait pu répliquer, son écran s’alluma, montrant les visages assemblés des membres du Conseil, chacun dans sa petite case. Broey mena rondement la séance, n’autorisant que quelques brèves interruptions. Il n’édicta aucune assignation à résidence, ne proféra aucune accusation directe, mais par son attitude et ses paroles marqua nettement la séparation entre les deux espèces. Quand tout fut fini, Gar n’eut aucune peine à imaginer la confusion qui devait régner en ce moment même à Chu tandis que les puissants organisaient leur défense.
Sans savoir pourquoi, Gar avait l’impression que Broey faisait exactement ce qu’attendait Jedrik et que c’était une erreur tactique de sa part que d’aviver les tensions existantes.
Après avoir coupé son communicateur, Broey se laissa aller en arrière sur son siège et s’adressa à Gar en choisissant soigneusement ses paroles :
« Tria m’apprend que Jedrik demeure introuvable. »
« Est-ce qu’il ne fallait pas s’y attendre ? »
« Peut-être. » Broey gonfla ses bajoues. « Mais ce que je ne comprends pas, c’est comment une simple Liaitrice a pu berner à la fois mes agents et ceux de Tria. »
« Je crois que nous avons eu le tort de sous-estimer cette fille. Et si elle était envoyée par… » Il leva le menton en direction du plafond.
Broey médita quelques instants. Lorsque la convocation du Conseil avait été décidée d’urgence, il était en train de superviser l’interrogatoire de Bahrank dans un abri secret des Monts du Conseil. Les rapports qui ne cessaient de s’accumuler depuis quelque temps faisaient état de troubles que la cité de Chu avait déjà connus à des époques diverses, mais jamais à ce degré. Les informations données par Bahrank s’étaient révélées décevantes. Il disait avoir conduit un espion bordurier nommé McKie à une adresse donnée (que la Sécurité n’avait pas pu vérifier à cause des émeutes). Les convictions de Bahrank étaient claires. Peut-être que les Borduriers essayaient effectivement d’édifier leur propre cité derrière les montagnes. Mais Broey jugeait cela très improbable. Ses sources bordurières étaient généralement fiables, et il disposait d’une source spéciale jamais prise en défaut. De plus, une telle entreprise nécessitait la constitution d’énormes stocks de vivres qui pouvaient difficilement passer inaperçus sur le plan comptable. Il est vrai que la fonction de liaitrice, justement, consistait… Mais non ; c’était trop improbable. La Bordure se nourrissait des plus humbles déchets de Chu et de ce qu’elle pouvait tirer du sol empoisonné de Dosadi. Bahrank se trompait. Ce McKie avait quelque chose de particulier, mais dans un autre domaine. Et Jedrik avait appris cela avant tout le monde – lui-même excepté. La grande question demeurait : sous la protection de qui était-elle ?
Broey soupira.
« Nous travaillons ensemble depuis longtemps, Gar. Une personne de votre valeur, qui s’est hissée à la force des bras de la Bordure aux garennes puis à… »
Gar n’avait pas besoin d’en entendre davantage. Broey était en train de lui faire comprendre qu’il le soupçonnait. Jamais il n’y avait eu de réelle confiance entre l’Humain et le Gowachin ; mais ce qui se passait maintenant était entièrement nouveau : rien de direct, rien d’ouvertement déclaré, mais la signification était on ne peut plus claire. Rien de sournois dans tout cela. C’était simplement la manière dosadie.
Pendant quelques secondes, Gar se trouva désemparé. Il avait toujours envisagé la possibilité que ses relations avec Broey tournent mal. Cependant, une longue période d’acceptation passive l’avait placé dans une dangereuse dépendance. Tria représentait son atout principal. Il aurait eu besoin d’elle à cet instant mais elle était appelée, en ce moment crucial, à des tâches plus urgentes.
Gar comprit qu’il allait être obligé d’avancer ses projets et d’invoquer les créances et allégeances dont il était détenteur. Il fut distrait dans ses réflexions par le bruit d’un grand nombre de gens qui se hâtaient dans le hall d’entrée. Apparemment, les choses évoluaient à un rythme plus précipité que ce qui était prévu.
Il se leva pour aller regarder d’un air distrait par la fenêtre l’ombre massive des falaises qui marquaient les limites de la Bordure. Pendant qu’il attendait, tout à l’heure, l’arrivée de Broey, il avait vu le soleil se coucher et les feux s’allumer dans les camps borduriers. Gar s’était maintes fois assis autour de feux semblables et connaissait le goût des aliments qu’on y faisait cuire. Il savait quel était le poids de l’existence dans ces régions décharnées où la survie était un miracle quotidien. Et Broey croyait qu’il allait accepter de retourner vers ça ? Il risquait dans ce cas d’avoir quelques surprises désagréables.
« Je vous laisse », lui dit Broey en se levant pour sortir de son pas dandinant. Ces mots signifiaient en réalité : « Ne soyez plus ici quand je reviendrai. »
Gar continuait de regarder par la fenêtre, perdu dans une sorte de contemplation agacée. Pourquoi Tria ne rentrait-elle pas ? Il ne se retourna même pas lorsqu’un collaborateur de Broey entra dans la salle prendre quelques papiers posés dans un coin sur une table.
Il ne resta, en fait, pas plus de cinq minutes ainsi. Puis il se ressaisit, pivota et sortit rapidement. Il avait à peine mis le pied dehors qu’une troupe de Gowachins dévoués à Broey le bouscula pour pénétrer dans la salle de conférence. Ils n’attendaient que son départ pour entrer.
Irrité à l’idée de ce qu’il allait être obligé de faire, Gar prit un couloir sur la gauche et se dirigea d’un pas ferme vers le bureau où il était certain que se trouvait Broey. Trois Gowachins porteurs du brassard de la Sécurité lui emboîtèrent le pas, mais ne tentèrent pas de s’interposer. Deux autres Gowachins étaient de faction devant la porte du bureau. Ils n’osèrent pas l’arrêter non plus. Gar avait exercé trop longtemps son pouvoir ici et Broey, qui n’avait pas prévu qu’il le suivrait ainsi, avait négligé de donner des instructions précises à son sujet C’était là-dessus qu’avait compté Gar.
Broey, penché sur une table couverte de cartes et de diagrammes, était en train de donner des instructions à un groupe d’assistants gowachins. Une lumière jaune issue de suspensions basses faisait danser des ombres sur la table tandis que les assistants s’affairaient à prendre des notes. Broey eut un mouvement de surprise authentique en voyant entrer Gar.
L’Humain parla sans lui laisser le temps de le faire expulser :
« Vous avez encore besoin de moi pour vous empêcher de commettre la pire erreur de votre vie. »
Broey se raidit sans répondre ; mais l’invitation à poursuivre était implicite.
« Jedrik est en train de vous manipuler superbement. Vous réagissez exactement comme elle le voulait. »
Les bajoues de Broey se gonflèrent, signe d’indifférence qui irrita Gar.
« Quand je suis arrivé ici, Broey, j’ai eu l’idée de prendre un certain nombre de précautions pour assurer ma survie au cas où vous voudriez la menacer. »
De nouveau, Broey eut ce mouvement d’indifférence gowachin qui exaspérait Gar. C’était tellement normal. Pour quelle autre raison cet imbécile d’Humain aurait-il été laissé en vie et en liberté ?
« Vous n’avez jamais pu découvrir quelles étaient ces mesures », poursuivit Gar. Je ne suis adepte d’aucune drogue. Je suis quelqu’un d’extrêmement prudent et, bien sûr, je dispose de moyens de mettre fin à mes jours avant que vos experts aient le temps de vaincre ma raison. J’ai fait tout ce à quoi vous pouvez vous attendre de ma part et… un peu plus. C’est de cette information que vous auriez précisément le plus grand besoin en ce moment. »
« J’ai pris mes précautions moi aussi, Gar. »
« C’est évident ; et j’avoue ignorer en quoi elles consistent. » « Finalement, que proposez-vous ? »
Gar émit un petit rire, presque d’exultation.
« Vous connaissez très bien mes conditions. » Broey secoua la tête latéralement dans un geste qui paraissait étonnamment humain.
« Le partage du pouvoir ? Vous me surprenez, Gar. »
« Votre surprise n’a pas encore atteint ses limites. Vous ne savez pas ce que j’ai fait. »
« Et peut-on savoir ? »
« J’aimerais en discuter dans un lieu un peu plus privé. »
Broey fit du regard le tour de ses assistants en leur donnant d’un geste l’ordre de se retirer.
« Nous pouvons parler ici même. » Gar attendit que la porte se referme sur le dernier Gowachin.
« Je suppose que vous connaissez l’existence des fanatiques de la mort que nous avons formés dans les territoires humains. »
« Nous sommes prêts à leur faire face. »
« Suffisamment motivé, un fanatique est capable de préserver d’énormes secrets. »
« Je n’en doute nullement. Et vous allez me révéler un de ces secrets ? »
« Depuis des années maintenant, mes fanatiques ne subsistent qu’avec des rations réduites. Le reste est mis de côté et exporté vers la Bordure. Nous disposons d’énormes stocks de vivres. Avec une planète entière pour les dissimuler, vous ne mettrez jamais la main dessus. Ils proviennent uniquement de la cité et nous allons être en mesure de… »
« Une autre cité ! »
« Plus que ça. Toutes les armes dont dispose Chu, nous les possédons aussi. »
De colère, les lèvres de Broey devinrent presque aussi vertes que ses ventricules.
« Vous n’avez jamais abandonné la Bordure, en réalité. »
« Comment peut-on oublier la Bordure quand on est né là-bas ? »
« Après ce que Chu a fait pour vous… »
« Je vous suis reconnaissant de n’avoir pas parlé de blasphème. »
« Mais le mandat que nous ont donné les Dieux du Voile ! »
« Diviser pour régner, subdiviser pour être encore plus puissant et fragmenter pour avoir le pouvoir absolu. »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire », fit Broey en respirant à fond à plusieurs reprises pour retrouver son calme. « Une seule et unique cité. Tel est notre mandat. »
« Cependant, nous édifierons une autre cité. »
« Vous croyez ? »
« Nous construisons des usines qui nous fourniront des armes et de la nourriture. Si vous faites quoi que ce soit contre les nôtres à Chu, nous viendrons en grand nombre de l’extérieur et nous fracasserons vos murs afin de… »
« Que proposez-vous ? »
« Une franche coopération sur la base de la séparation des espèces. Une cité pour les Gowachins, une pour les Humains. Ce que vous ferez ensuite à Chu ne regarde que vous, mais je peux vous dire que pour notre part nous avons l’intention de proscrire de la cité nouvelle la Poldem et son aristocratie. »
« Vous créeriez une autre aristocratie ? »
« C’est possible. Mais mon peuple est prêt à donner sa vie pour l’idéal de liberté que nous partageons tous. Nous ne voulons plus nous sacrifier pour Chu. »
« C’est donc pour cette raison que tous vos fanatiques sont originaires de la Bordure. »
« Je vois que vous n’avez pas encore compris, Broey. Mes hommes ne sont pas seulement des Borduriers ; ils sont désireux, et même impatients, de se sacrifier pour faire triompher leur idéal. »
Broey médita en silence. C’était un concept difficile à admettre pour un Gowachin, dont les complexes de culpabilité acquis au graluz se transformaient toujours en un respect profond pour l’instinct de survie. Il pouvait cependant se représenter les implications contenues dans les paroles de Gar. L’image mentale évoquée était celle d’une succession de vagues de chair rosée à l’assaut de tous les obstacles sans considération de souffrance ni de mort. La prise de Chu, dans ces conditions, n’était pas une chose impossible. L’idée que d’innombrables immigrés borduriers vivaient à l’intérieur de la cité, prêts à se sacrifier ainsi, l’emplissait d’un malaise profond. Il lui fallait mobiliser tous ses moyens pour dissimuler cette réaction. Pas un instant, il n’avait mis en doute les affirmations de Gar. C’était exactement le genre de chose à laquelle on pouvait s’attendre de la part du vieux Bordurier à la peau flétrie. Mais pour quelle raison avait-il choisi de lui révéler tout cela maintenant ?
« Est-ce Jedrik qui vous a ordonné de me préparer à… »
« Jedrik ne fait pas partie de nos plans. Elle nous complique les choses dans une certaine mesure, mais nous sommes mieux armés que vous pour exploiter les désordres qu’elle crée. »
Broey confronta ces révélations avec ce qu’il savait de Gar et les trouva plausibles, pour ce qu’elles valaient. Mais la question primordiale demeurait sans réponse :
« Pourquoi ? »
« Je ne suis pas disposé à sacrifier mon peuple », fit Gar.
Cela avait l’accent d’une vérité partielle. Gar avait prouvé en maintes occasions qu’il savait prendre des décisions sévères. Mais, parmi ses hordes de fanatiques, il devait y avoir un certain nombre de talents précieux dont il préférait – pour l’instant – ne pas être privé. Oui, c’était bien ainsi que fonctionnait l’esprit du vieil Humain. Sans oublier qu’il devait certainement compter sur le profond respect de la vie qui s’emparait de chaque Gowachin adulte juste après les débordements meurtriers de leur rite d’extirpation. Les Gowachins aussi étaient capables de prendre des décisions sanglantes, mais la culpabilité… cette terrible culpabilité… Gar devait tabler là-dessus. Peut-être un peu trop, même.
« Vous n’espérez tout de même pas me voir soutenir activement et ouvertement votre projet de cité bordurière ? »
« Peut-être pas activement ; mais passivement, oui. »
« Et vous insistez pour partager le pouvoir à Chu ? »
« Pendant la période intérimaire. »
« C’est impossible ! »
« En substance sinon en titre. »
« Vous aviez celui de conseiller. »
« Allez-vous prendre la responsabilité de nous précipiter dans un affrontement violent alors que Jedrik est là, prête à ramasser les morceaux ? »
« Ah… » fit Broey en hochant plusieurs fois la tête.
C’était bien cela ! Gar n’avait rien à voir avec l’offensive déclenchée par Jedrik. Il semblait avoir encore plus peur d’elle que de Broey. Ce qui signifiait qu’il fallait agir avec beaucoup de prudence. Gar n’était pas homme à s’inquiéter facilement. Que savait-il de plus que lui sur cette Jedrik ? Mais il y avait d’ores et déjà suffisamment de raisons d’accepter un compromis. Plus tard, on pourrait chercher à résoudre les questions demeurées sans réponse.
« Vous continuerez d’occuper les fonctions de premier conseiller », fit Broey.
C’était tout à fait acceptable. Gar indiqua son accord d’un bref mouvement de tête.
L’arrangement laissait cependant un creux dans les nodules digestifs du Gowachin. Gar avait dû comprendre qu’il s’était laissé manipuler en révélant sa peur de Jedrik. De même, il pouvait être certain que Broey allait maintenant tenter de neutraliser le projet de cité bordurière. Mais l’ampleur de la conspiration humaine était inattendue et laissait subsister beaucoup trop d’inconnues. Il était impossible de prendre des mesures adéquates à partir de renseignements incomplets. Gar avait livré plusieurs informations importantes sans recevoir l’équivalent en échange. Cela ne lui ressemblait pas. À moins que Broey n’ait commis quelque part une erreur dans son interprétation de ce qui venait de se passer ici ? Il décida qu’il fallait à tout prix élucider cela, même en prenant le risque d’appâter Gar avec une information authentique.
« Il y a eu récemment dans les garennes une recrudescence d’expériences mystiques chez les Gowachins. »
« Vous savez bien que je n’adhère pas à ces stupides croyances religieuses ! »
Gar paraissait véritablement en colère.
Broey dissimula son amusement. Gar ignorait encore (ou bien n’acceptait pas) que le Dieu du Voile créait parfois des illusions à l’usage de ses fidèles et qu’il s’adressait véritablement à ceux qu’il avait élus, en daignant même répondre de temps à autre à certaines questions.
Beaucoup de choses avaient été révélées ici. Beaucoup plus, en fait, que Gar ne pouvait le soupçonner. Bahrank avait raison. Quant à Jedrik, elle connaissait certainement l’existence de la cité bordurière. Il était même possible qu’elle ait manœuvré pour que Gar révèle tout à Broey. Si Gar s’en apercevait, il y avait là de quoi décupler ses craintes.
Pourquoi le Dieu du Voile ne m’a-t-il pas fait cette révélation ? s’étonna Broey. Est-ce qu’il est en train de me mettre à l’épreuve ?
Oui, c’était sûrement là la réponse, car une chose, désormais, était certaine : Cette fois-ci, je suivrai les conseils du Dieu.